Lettre à ma fille

C’était en septembre, 6 mois après la naissance de ton frère. Quelques semaines plus tôt, ton père et moi avions eu le bonheur de découvrir deux petites lignes roses sur LE bâton. Ça nous a pris par surprise. Déjà? Ton frère était encore aux couches et j’étais encore en mode apprentissage ‘’nouveau bébé : comment ne pas paniquer’’? Puis rapidement, la crainte a fait place au bonheur et à l’amour. Nous avions hâte, tellement hâte! Et puis tout le monde nous le disait… tant qu’à être dans les couches, aussi bien que tout se passe en même temps!

J’ai décoré ta chambre des dizaines de fois dans ma tête. Bleu, vert, rose, mauve. Ce n’était pas les options qui manquaient. Étais-tu un petit garçon? Une petite fille? Papa et moi avons fait le tour une nouvelle fois des prénoms. Ça nous avait frappés comme une évidence lorsque nous avons choisi celui de ton petit frère, serait-ce le cas pour toi? J’ai réorganisé plusieurs fois la maison pour ta venue et commencé à réfléchir à un autre accouchement à venir. Serait-ce pareil? Attendras-tu à la dernière minute toi aussi? Les mois se sont précipités cette fois-là, le temps passait vite avec un bébé dans les bras et toi dans mon ventre.

J’ai aussi demandé pardon à mon petit bébé d’introduire aussi rapidement un autre être à câliner dans la famille. Je ne voulais pas qu’il perde sa place privilégiée, celle du petit dernier. Mais comme l’amour ne se divise pas, comme nous avons de la place dans notre cœur pour le multiplier, je savais qu’il me pardonnerait assez vite.

Les trois premiers mois de la grossesse se sont déroulés différemment de la précédente. Je n’avais pas cette fatigue intense et ce manque d’appétit. Tout allait bien. Nous formions déjà une grande équipe, tous ensemble. On te sentait déjà là avec nous. Les trois mois ont passé, j’étais prête pour la seconde manche. Tout le monde l’était. J’ai pris quelques photos de mon début de ventre, j’ai souri dans le miroir en regardant mon début de bedaine et nous sommes partis, papa, ton frère et moi, à ta première échographie.

C’était en septembre. Je ne me souviens pas du temps qu’il faisait dehors, je ne me rappelle plus des détails de la journée. Je me souviens de la pièce sombre, du moniteur, de la télévision et de ton image. J’entends encore ton petit cœur battre, normalement. Le plus beau son du monde. Ton petit cœur qui nous crie son désir de vivre, sa bataille de tous les jours. Je me rappelle du visage de la préposée, de la mauvaise nouvelle. Comment annonce-t-on à des parents que leur enfant ne survivra pas? Comment expliquer avec tout le tact du monde que la grossesse doit s’arrêter? On nous dit que c’est grave, que le médecin viendra nous voir pour nous donner des détails.

J’ai regardé ton frère, j’ai cherché le regard calme et apaisant de papa. J’ai pleuré.

On a pris soin de nous expliquer ce que tu avais un peu plus précisément. Des tests devaient être passés, mais la fin serait inévitable : tu ne verrais jamais le jour. Après plusieurs jours et de multiples batteries de tests génétiques, ils ont découvert que tu étais atteint du syndrome de Noonan. Mais au-delà de cela, il était impossible que tu survives. Si je ne te perdais pas d’une façon planifiée, je te perdrais d’une façon naturelle.

Il s’avère que c’était déjà un miracle que ton cœur s’accroche aussi fort. Mon cœur de maman s’est déchiré, blessé à jamais. La dame nous a doucement appris la nouvelle : tu es une petite fille. Pendant des heures, je me suis demandé ce que nous devions faire. J’ai attendu et espéré indéfiniment que la vie m’envoie un signe.

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Nous avons dû prendre la déchirante décision de te laisser aller. Notre petite fille, notre douce et poulette que nous ne verrons jamais. Nous ne pourrons jamais voir tes yeux, toucher tes petites mains, te caresser les cheveux, entendre tes petits pleurs. Nous ne te verrons jamais grandir, apprendre, vieillir. Tu ne pourras jamais te chamailler avec tes grands frères ou venir te plaindre de leurs mauvais coups. Ta chambre ne sera finalement jamais rose ou mauve. Nous avons pleuré ton départ, mitigés entre le sentiment d’abandon et celui d’avoir pris la bonne décision. Couchée à l’hôpital, j’ai fermé les yeux et espéré t’offrir un meilleur monde. Celui qui te permettra de faire battre ton cœur aussi fort que tu le désires.

À mon retour d’hôpital, c’est sur ma table de chevet que j’ai trouvé la petite pilule. Je devais en prendre deux la veille pour ‘’aider le travail’’. Je n’avais pas pris la dose exigée. C’est alors que j’ai compris que tu étais déjà prête à partir et que nous t’avions simplement aidée à te montrer un peu le chemin. Tu y serais probablement arrivée seule. Bizarrement, je me suis sentie moins coupable de t’avoir laissé aller. Je crois que tu étais prête. C’est par une belle journée ensoleillée de septembre que tu t’es envolée. De ta chambre rose et mauve, tel un ange, tu veilles désormais sur nous.

Article rédigé par Annie Laverdure

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