Voleur d'insouciance et dommages collatéraux

J'avais entre 6 et 7 ans. C'était ma deuxième maison. Un endroit où je me sentais bien. En sécurité. Je jouais à la poupée au sous-sol. Je regardais mes petits bonhommes au salon. Je jouais à Mario Bros, assise beaucoup trop près de la grosse télé en bois. Je mangeais un tas de cochonneries. Je dormais dans le boudoir entourée d'une collection de petites cloches et de petites cuillères. J'étais heureuse. Paisible. Insouciante.

Elle avait entre 3 et 4 ans. C'était sa deuxième maison. Un endroit où elle ne se sentait pas bien. Pas en sécurité. Elle jouait à la poupée au sous-sol. Revenait en pleurant me retrouver pour regarder les petits bonhommes au salon. Arrivait en pleurant pour s'asseoir à côté de moi devant la grosse télé en bois, pendant que je jouais à Mario Bros. Elle mangeait aussi un tas de cochonneries. Elle dormait avec moi dans le boudoir, entourée d'une collection de petites cloches et de petites cuillères. Mais elle, elle se réveillait dans sa chambre à lui. Elle n'était pas heureuse. Ni paisible. Ni insouciante.

Un soir, après des mois à faire des cauchemars terribles, à trembler de tout son petit corps, elle a littéralement vomi son secret. Moi, du haut de l'escalier, j'ai tout vu, tout entendu. Une toute petite phrase. Une toute petite phrase qui change une vie. « C'est grand-papa! »

Nous ne sommes plus retournées dans cette maison. Nous n'avons plus revu cet homme. Ni cette femme qui avait décidé, malgré son amour pour nous, de fermer les yeux sur la vérité. Si moi, enfant, j'avais fait des liens avec ce qui se passait dans notre famille et les moments passés là-bas, elle les avait faits aussi. Mais à l'époque, ils se mariaient pour le meilleur et pour le pire. Et ça, c'était clairement le pire.

Ma petite soeur a dressé des barrières dans sa tête. Elle a construit des murs et enterré cette histoire au plus profond de son être, jusqu'à ne plus s'en souvenir. Moi je n'ai pas su. Je n'ai jamais pu. Presque 30 ans plus tard, j'ai toujours ce sentiment de culpabilité. Ces questionnements sournois. Pourquoi elle et pas moi? Pourquoi n'aie-je pas compris plus tôt les signaux qu'elle me lançait?

À 7 ans, j'ai perdu mon insouciance. Je me suis promis de tout faire pour protéger ma soeur. J'avais failli une fois, on ne m'y reprendrait plus. Combien de fois j'ai eu peur de tomber face à face avec lui dans les magasins? Combien de fois j'étais terrorisée à l'idée qu'il vienne nous chercher à la sortie de l'école? Combien de fois l'aie-je halluciné devant le parc, dans sa voiture grise et me suis-je précipitée à la maison en traînant ma soeur par la main...? Des années durant je l'ai imaginé.

Bien que ces agressions ne se soient pas passées sur mon corps, elle ont marqué ma tête. Terni mon enfance. Altéré ma façon de voir la vie. Je suis un dommage collatéral.

Cet homme a brisé notre famille. Lorsque cette bombe a explosé, une bataille a été engagée. Mais elle fut de courte durée. C'était David contre Goliath. La voix d'une petite fille contre celle d'un bon et gentil grand-papa. Nous nous sommes repliés. La justice ne pouvait rien pour nous, faute de preuves visibles sur ce petit corps... Notre famille a choisi son camp. Et ce n'était pas le nôtre. Pendant des années nous avons perdu des tantes, des oncles et des cousins. Par sa faute. Nous avons perdu notre grand-maman. Par sa faute.

Cette femme, je l'ai aimée. Je l'ai manquée. Je l'ai détestée. Et aimé à nouveau, incapable de la détester pour de bon. Il y a quelques années, une fois l'homme décédé, j'ai repris contact avec elle. Je me voyais dans sa cuisine en train de faire des pierogis et de la tire éponge. Je me voyais lui présenter mes enfants. Mais c'était trop peu trop tard. Quand j'ai à nouveau mis les pieds dans sa demeure, la vieillesse et la maladie l'avait déjà gagnée. Elle voyait la petite fille que j'étais, mais pas la femme que j'étais devenue. C'était trop dur. Des années plus tard, ce voleur d'insouciance frappait à nouveau.

Ma grand-maman est décédée hier. Elle est partie sans savoir que je l'aimais, malgré tout. Nous sommes des dommages collatéraux. Un rendez-vous manqué. J'ai la profonde conviction que nous nous reprendrons à un autre moment. Que nous vivrons les choses différemment. D'ici là, bon voyage grand-maman. Je t'aime.         

Auteure anonyme