La rencontre d'Amy

L'ophtalmologiste pédiatrique doit être un endroit de prédilection pour les coups de coeur humains puisqu'un an presque jour pour jour plus tard, ma petite Rose-Aline récidive. 

C'était un matin gris et pluvieux. Il fallait se lever encore plus tôt que d'habitude, je suis fatiguée et mes deux belles cocottes se chicanent au déjeuner parce que l'une accuse l'autre de la regarder / l'imiter / respirer, vous voyez le genre? Ce genre de matin. 

Je garde mon calme entre deux gorgées de café. On se prépare en vitesse et on part chez l'ophtalmologiste pédiatrique pour ma plus jeune, Rose-Aline, qui a 4 ans. Elle porte ses premières lunettes depuis le mois de janvier et nous nous y rendons pour un suivi de routine. 

La route est belle, on écoute de la musique et ma fillette est toujours aussi souriante et enjouée. Cette enfant est un vrai cadeau du ciel : elle illumine les visages de tout le monde sur son passage. Je l'ai toujours dit : elle n'en est pas à sa première vie et c'est moi, la maman-qui-manque-cruellement-de-bagage-de-vie, qui a la mission de l'élever dans ce monde pas toujours facile. Je suis privilégiée et parfois effrayée. 

Mais Rose-Aline m'a encore une fois réconciliée avec le beau de la vie aujourd'hui.

Nous sommes arrivées à l'heure et nous avons profité du temps d'attente pour découvrir les nouveaux jouets dans la salle de jeux. 

Quelques minutes plus tard, une fillette entre avec sa maman. Elle a une canne et pose plein de questions. Ça pique évidemment la curiosité de Rose-Aline mais elle reste discrète, observe en silence. 

Je sens le besoin de lui expliquer mais je m'abstiens. 

La fillette entend la voix de Rose-Aline qui me parle et demande à sa mère : c'est qui le petit enfant qui parle? C'est un petit garçon ou une petite fille? Il est comment? 

La fillette s'assoie près de nous avec sa maman. Elle pose plein de questions sur l'environnement qui l'entoure. Ce n'est pas son premier rendez-vous mais comme les locaux sont nouveaux, elle a besoin de ses nouveaux repères. Elle est aveugle.

Elle redemande à sa maman qui est la petite fille. Je lui réponds qu'elle a 4 ans. Je dis à ma fille de lui dire comment elle s'appelle. On lui demande son nom : elle s'appelle Amy. Amy demande à sa mère si elle peut lui toucher : j'explique à Rose-Aline qu'Amy voit avec ses mains. Avant même que sa mère ne réponde, Rose-Aline lui dit : oui. 

Deux mères qui regardent leurs fillettes faire connaissance en se touchant la main. Deux mères qui invitent les fillettes à s'asseoir ensemble. Rose-Aline qui voit comment Amy « voit » et apprivoise les nouveaux jouets. Rose-Aline qui a ouvert son coeur avant tout le reste. Comme toujours. 

Le regard de la maman d'Amy. Ça n'avait pas de prix.

Et j'avais cette phrase qui me résonnait en tête : « On ne voit bien qu’avec le coeur, l’essentiel est invisible pour les yeux. »

Dans la voiture, sur le chemin du retour, Rose-Aline m'a dit : « Maman, moi aussi je veux dire bonjour aux amis avec les mains. »

Alors j'ai su. J'ai su à ce moment-là que c'est Rose-Aline qui m'élève vers la vie. Ce n'est pas moi.

Article rédigé par Cynthia Côté